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14 oct. 2009

Frédéric Mitterand, authenticité, langage, circularité de la culture


Quand le ministre de la culture écrit un livre où il confesse ingénument qu'il consomme des jeunes garçons dans les bordels de Thaïlande, il est victime de l'" inauthenticité" de son langage à l'instar de Tavernier dans son film la Princesse de Montpensier, et au delà de son langage, des catégories de sa perception.

Ce qu'il voit, c'est une riche tradition culturelle, Jean Genet, Nabokov, Gide, Houellebecq, où les bordels sont exotiques, littéraires, et les objets du désir pas nécessairement majeurs. En se racontant, en baisant, il se range au milieu d'une compagnie illustre.

A l'instar du langage de Tavernier, son langage renvoie à des œuvres, pas à une réalité. C'est la circularité de la culture.

Et la souffrance du jeune prostitué, le ministre de la culture ne la voit pas : ce qu'il voit à la place, c'est... de la culture.

13 oct. 2009

Authenticité et langage

J'ai défendu l'idée dans des billets antérieurs qu'un langage "authentique" est un langage "propre", peu utilisé, léger en références, qui n'insère pas une foule d'idées pré-existantes entre le réel exprimé et nous.


A titre d'exemple, je citais Cholé, qui n'a jamais entendu parler d'amour et peut donc exprimer ce qu'elle ressent pour Daphnis de manière parfaitement authentique, sans subir l'interférence d'une culture qu'elle n'a pas.

A titre de contre-exemple, je citais Tavernier, dont le dernier film en costume ne cherche plus à parler du réel, ou si peu, et qui se contente de manier un langage usé jusqu'à la corde, surchargé de références, et qui, de ce fait, fait plus référence à une culture (cinématographique) qu'à une réalité perçue.

On pourrait croire, en me lisant, que je mène un combat contre les simplifications du langage : pas du tout.


Dans son journal, Ernst Jünger remarque que le réel est si complexe que, si on le simplifie pas, on se noie en le contemplant. Pour éviter cette noyade, l'esprit remplace les individus par des termes génériques comme "fleur", "mouton", "immeuble". Ainsi, on peut traverser les villes ou les champs sans être happé par la quasi infinité de nuances différenciant les fleurs entre elles, les immeubles entre eux, les moutons entre eux.

Mais si les simplifications du langage sont nécessaires au mouvement de notre esprit, elles le font aussi glisser vers une expression inauthentique, une perception du réel appauvrie.

Par exemple, le terme générique "Chinois" me permet de simplifier ma perception d'une foule chinoise, de ne pas me laisser happer par la diversité quasi infini des visages chinois. Mais cette simplification est aussi porteuse d'inattention, de simplifications outrancières, assimilable dans les faits à un début de racisme.

En forgeant des termes génériques tels que "Chinois" ou "fleur", nous nous éloignons de notre contact direct avec le réel - et ses variations infinies - et appauvrissons volontairement ou non la compréhension que nous en avons.

De même, en forgeant un terme générique tel que "amour", nous nous éloignons de notre contact direct avec le réel - le sentiment singulier d'une personne singulière pour une personne singulière - et appauvrissons la compréhension que nous en avons.

Ainsi, nous remplaçons la compréhension directe que nous pourrions avoir de nous-mêmes par une série d'idées forgées par d'autres, d'après l'observation d'autres.


C'est la circularité de la culture.

11 oct. 2009

Tavernier, authenticité, pastiche


Si une expression authentique se caractérise par l'usage d'un langage propre - comme Chloé  -, alors il est difficile de trouver plus inauthentique que le futur film en costume de Tarvernier, la Princesse de Montpensier.



Pour Aristote, l'art est une imitation du réel. Le film de Tavernier, lui, n'imite pas le réel, mais le cinéma : la fumée artificielle qui flotte sur les douves de son château, par exemple, il ne l'a pas vue dans le réel, mais dans de nombreux films d'époque où de la fumée flotte pour signifier qu'il s'agit d'une époque de ténèbres. Et cette fumée lui a d'ailleurs tellement plu qu'il en a fait flotter jusque dans la chapelle (il est vrai qu'on n'y célèbre pas un mariage d'amour).


Son film est donc une imitation d'imitations, un pastiche. Robert Bresson, qui détestait les pastiches, comparait les pasticheurs à ces fous imitant Napoléon, dont la nature n'était pourtant pas d'imiter.

Mais on peut aussi défendre l'usage du pastiche, ce qui fera l'objet d'une future note.

28 sept. 2009

"Authenticité" et profession

Une des conséquences de la quête d'authenticité est de rendre plus difficile la quête d'un métier.

Certains ont une vocation professionnelle, d'autres non.

Ces derniers sont obligés d'adhérer à un métier auquel ils n'adhèrent pas. Pour parler de cette malédiction, Montaigne (qui était maire) avait une bonne formule : "Le maire et moi avons toujours fait deux".

Parce qu'il est pénible de "faire deux", beaucoup essayent de se convaincre qu'ils "font un". Beaucoup y parviennent. C'est l'inauthenticité au travail.

Critique de la notion "d'authenticité"

Si elle est l'inverse du made in China et que le roman repose dessus, ça fait beaucoup de poids sur l'idée "d'authenticité".

Or, cette idée est suspecte.

Si on dit, par exemple, de la "musique cubaine authentique", on peut être presque sûr qu'il s'agit d'un pastiche de musique cubaine, la volonté d'authenticité tuant l'authenticité par excès de purisme.

Il est donc difficile de dire : "je fais cela de manière authentique", "ma démarche est authentique", "mon amour est authentique".

Dès lors, sur quoi s'appuyer pour vivre "authentiquement" ? L'ignorance par exemple.

Dans le roman, le personnage féminin fait lire à l'homme un passage de Daphnis et Chloé. Il y est dit que Chloé, jeune fermière analphabète, n'a jamais entendu parler du mot amour. Elle ressent quelque chose d'obsédant pour Daphnis, mais ne sait pas ce que c'est. Ne le sachant pas, elle ne peut pas se raconter d'histoire. Son sentiment amoureux ne peut pas devenir un pastiche. C'est un sentiment authentique.

Pourquoi "un héros précaire de notre temps" ?

Accessoirement, "Un héros de notre temps" est le sous-titre du roman Underground, de Vladimir Makanine.

Dans cette formule se croisent deux idées. La première, évidente, c'est que le roman est contemporain. La seconde, plus ambigüe, pose une question : qu'est-ce qu'être héroïque aujourd'hui ?

Il y a, par exemple, un certain héroïsme a vouloir être "authentique", comme évoqué dans le post précédant : ne pas être made in China dans sa vie sexuelle, professionnelle, amicale, intérieure, etc.

Le personnage central de Made in China est donc un personnage qui cherche à être le moins possible made in China dans sa vie. Et cette ambition y est lue comme une forme d'héroïsme.

Ou pour le moins : d'héroïsme précaire.

Autrement dit : jamais acquis, jamais certain, jamais définitivement gagné.

Ce qui est authentique à midi est peut-être devenu made in China à midi et une minute.

Nous aurons l'occasion de revenir souvent sur cette dégénérescence et ses causes multiples, comme le narcissisme.

Pourquoi "Made in China" ?

On va dire, de manière un peu abstraite, que le "made in China" désigne la copie, l'inauthenticité.

Est made in China, par exemple, un sourire mondain, un "je t'aime" pas senti, un "c'est beau" énoncé face à une œuvre qui ne nous touche pas.

De larges pans de notre sexualité sont made in China. Notre vie professionnelle l'est aussi très souvent.

C'est aussi, accessoirement, le titre du roman que je finis d'écrire et qui a pour ligne de fond l'inauthenticité.

L'idée de ce blog, qui changera peut-être, est de garder la trace des réflexions liées (ne serait-ce que temporellement) à la fin d'écriture du roman.